Quelques orgues remarquables en Finistère

Ci-dessus, Saint-Pol de Léon, cathédrale (buffet XVIIe siècle – Robert Dallam / partie instrumentale Stolz, 1887 – III/P/35)
*Note : on indique par convention les caractéristiques d’un orgue de la façon suivante (exemple)  III (nombre de claviers) /P (pédalier) /40 (nombre de jeux)

Le patrimoine, ça se partage, ça se vit, ça se construit en nous. « Nous », ce sont les passionnés, ceux qui en ont fait leur métier, ceux qui le vivent chaque jour avec intensité.
Aujourd’hui, je vous emmène à la découverte des orgues du Finistère, ou plutôt, c’est mon père qui vous y emmène ; il y a quelques jours, je l’ai invité à rédiger un article sur le sujet. Enthousiaste évidemment, le lendemain, j’avais dans ma boîte mail un article complet, passionnant, accompagné d’une icono riche et pertinente. Bon, évidemment, il a de la bouteille mon père, il a dirigé l’un des plus beaux établissements de conservation du patrimoine musical, pendant presque vingt ans : la Médiathèque Musicale de Paris. Depuis sa plus tendre enfance, il nourrit pour l’orgue une passion qu’il a entretenue tout au long de sa vie. Il est même connu pour ça dans son milieu professionnel, reconnu plutôt, comme l’expert en orgues.

Allez, c’est parti pour un petit tour des orgues du Finistère…

Merci papa.


Le XVIIe siècle : des facteurs d’orgue anglais en Bretagne

La dynastie des Dallam, c’est leur nom, a donné son titre de gloire à ce patrimoine exceptionnel, au terme de ce qui peut relever d’un hasard de l’histoire. Nous sommes en Angleterre en 1642, les Puritains, avec Olivier Cromwell, viennent de prendre le pouvoir et d’instaurer une République. L’orgue est interdit partout dans les églises. Facteur d’orgue renommé, mais désormais sans travail, Robert Dallam quitte son pays et débarque en 1643 à Morlaix avec son fils Thomas. De concert, ils vont construire plusieurs instruments pour les cathédrales de Quimper, Saint-Pol de Léon, les églises de Saint-Jean du Doigt et Lanvellec (Trégor).

Saint-Jean du Doigt : XVIIe siècle. Robert Dallam / détruit dans l’incendie de 1956 (photo ancienne)

En 1660, avec le rétablissement de la monarchie, Robert regagne l’Angleterre, mais son fils Thomas reste en Bretagne. C’est lui qui, dans le dernier tiers du XVIIe siècle, va construire une dizaine d’instruments qui donneront cette physionomie si particulière à la facture d’orgue finistérienne. Et si, de l’œuvre de son père Robert, ne subsiste (hormis les buffets conservés de Quimper et Saint-Pol) que le précieux orgue de Lanvellec (1653), plusieurs ouvrages de Thomas sont aujourd’hui parvenus jusqu’à nous ; de certains, modifiés ou reconstruits au cours des siècles, il ne reste que le buffet, au style caractéristique aisément reconnaissable, comme Sizun, Pleyben ou Rumengol, tandis que d’autres, Guimiliau (1675-80), Ploujean (1677) Ergué-Gabéric (1680) et Crozon (1687) ont aussi miraculeusement conservé une grande partie de leur matériel sonore. Soigneusement restaurés, ces instruments constituent de précieux témoins d’une époque dont bien peu d’exemples subsistent en Europe. C’est dire leur valeur patrimoniale exceptionnelle.

Guimiliau (buffet et partie instrumentale XVIIe siècle – Thomas Dallam, 1675-1680 / restauration Guillemin 1986-1990 – III/P/33)
Ploujean (buffet et partie instrumentale XVIIe siècle  Thomas Dalllam, 1677 / restauration Formentelli – I/P/13)

Thomas Dallam meurt en 1705, et avec lui se clôt un âge d’or. A contrario en effet de ce qui se passe dans le reste de la France, qui connaît alors une apogée extraordinaire de la facture d’orgue, le XVIIIe siècle n’a guère laissé de traces en Finistère, à l’exception du facteur d’origine lorraine Claude-Humbert Waltrin, auteur de plusieurs instruments, mais dont ne subsiste plus aujourd’hui que le petit orgue de Goulven (1753, restauration Caill 2012), unique témoin d’un savoir-faire pourtant reconnu en son temps (Carhaix, La Martyre, Landerneau, Morlaix Saint-Mélaine …)

Le XIXe siècle ou le triomphe des facteurs-artisans

Il faudra attendre le XIXe siècle pour assister à un renouveau de la facture d’orgue, celle-ci évolue, et les perfectionnements vont bon train sous l’influence du génial Aristide Cavaillé-Coll (1811-1899) qui créée un nouveau type d’orgue, moins polyphonique, plus expressif, plus puissant aussi, et offrant à l’organiste la possibilité de réaliser des crescendos au moyen de la boîte expressive. Parti de France, le mouvement touche toute l’Europe, et la Bretagne n’échappe pas à ce désir de modernité. Mais ici, en Basse-Bretagne, comme à l’époque des Dallam, la facture d’orgue connaît une évolution singulière. Rares sont en effet les interventions des grands facteurs demandés partout en France (Cavaillé-Coll n’est présent qu’à Quimper en début de carrière (1848), et les chantiers de construction d’orgues sont confiés à de petites entreprises artisanales qui vont acquérir une grande réputation locale. Deux noms vont ainsi s’imposer en Finistère grâce à la qualité de leurs travaux. Le premier, Jean Baptiste Claus (1822-1890) d’origine belge, a travaillé chez Merklin, le grand rival de Cavaillé-Coll, et s’est installé à Rennes en 1863. Surtout actif en Ille-et-Vilaine, il signe, à partir de 1880, quelques beaux instruments en Finistère, à Landivisiau (1885) et Plouescat (1886-87), aujourd’hui préservés. Le second, Jules Heyer est un facteur né en Silésie venu en France se perfectionner chez Cavaillé-Coll. Installé à Quimper en 1848 (il participe à la reconstruction de l’orgue de la cathédrale), on lui doit de nombreux instruments (28 au total), que ce soit des reconstructions d’orgues anciens mis au goût du jour (Saint-Thégonnec, dans un superbe buffet XVIIe, 1863) ou de nouvelles constructions (Lannilis (1850), Plouzévedé, Quimper (Locmaria), Morlaix …). En comparaison, on ne peut mette à l’actif des grands facteurs français que les orgues de Saint-Houardon à Landerneau (Merklin, 1866) et de la cathédrale de St-Pol de Léon (Stolz, 1887, dans l’extraordinaire buffet en trompe-l’œil de Dallam), qui comptent il est vrai parmi les joyaux du patrimoine organistique finistérien.

Saint-Pol de Léon, cathédrale (buffet XVIIe siècle – Robert Dallam / partie instrumentale Stolz, 1887 – III/P/35)
Quimper, cathédrale (buffet XVIIe siècle Robert et Thomas Dallam / Cavaillé-Coll, 1848 / reconstruction Giroud/Nonnet, 2003 – IV P/57)
Landerneau, Saint-Houardon (buffet et partie instrumentale Merklin, 1886 / restauration Renaud 1983 – II/P/24)

Le XXe siècle : de l’utopie d’orgue à tout jouer à la redécouverte de la facture ancienne

Le vingtième siècle n’est pas en reste. On peut distinguer une première période, et cette fois-ci, en Finistère, on suit le mouvement, qui voit, des années trente aux années soixante-dix, le triomphe de l’orgue dit « néo-classique » dont l’ambition est de proposer un instrument propre à interpréter toute la littérature pour l’instrument, de la Renaissance au XXe siècle. Mais, même si elle été la source d’inspiration de grands organistes compositeurs (Olivier Messiaen, Maurice Duruflé, Jean Langlais), c’est une esthétique aujourd’hui plutôt décriée, la fusion entre orgue classique et orgue romantique s’avérant bien difficile, sinon impossible à réaliser. 

D’une production pléthorique, et parfois de qualité moyenne (harmonisation peu raffinée, emploi de matériaux non nobles, généralisation de la traction électrique), subsistent malgré tout quelques remarquables instruments, réalisés par de grandes maisons, comme les nantais Beuchet-Debierre et Bouvet-Renaud, qui vont s’imposer en Bretagne comme dans l’ensemble de l’Hexagone. On retiendra du premier, l’orgue de l’abbaye bénédictine de Landévennec (1968) et le très bel instrument du Sacré-Cœur de Douarnenez (1953-54) qui attend, hélas, une restauration pour l’instant différée, et du second l’orgue de Saint-Louis de Brest, qui a fait l’objet d’une reconstruction soignée en 1978.

La seconde période, de la fin des années soixante-dix à aujourd’hui, marquée par une remise en question de l’orgue néo-classique, vise à retrouver les techniques ancestrales de la facture d’orgue (usage de matériaux nobles, traction mécanique, harmonisation typée), en s’inspirant (sans en faire un pastiche) de modèles d’orgues baroques des XVII et XVIIIe siècles. français ou européens. Ce mouvement de renouveau, qui a essaimé un peu partout, s’est imposé aussi en Bretagne. Pour le Finistère, nous citerons les orgues neufs de Locronan (Benoist et Sarélot, 1983), de Fouesnant (Saby, 2000), du Folgoët, de style franco-flamand classique (par le nantais Bernard Hurvy, 2009), de Loctudy librement inspiré de la facture nord-allemande du XVIIe siècle (Nonnet, 2014), et de Locquénolé, petit instrument baroque d’inspiration napolitaine (Hervé Caill, 2019). Nous n’aurons garde d’oublier dans cette liste le grand orgue de la cathédrale de Quimper, magnifiquement reconstruit par Giroud/Nonnet (1996-2003) et qui, en intégrant dans le buffet de Robert Dallam l’essentiel de la tuyauterie de Cavaillé-Coll et certains éléments postérieurs, offre une palette sonore permettant l’interprétation d’un très large répertoire.

Loctudy (orgue neuf J. Nonnet, 2014 – II/P/25 jeux)
Le Folgoët (orgue neuf B. Hurvy, 2009 – II/P/21 jeux)

Cette connaissance approfondie de la facture ancienne, classique et romantique, a permis aussi d’entreprendre des restaurations scrupuleuses et plus respectueuses du style et du matériel sonore des instruments concernés. Ainsi a-t-on pu rétablir dans un état proche de l’original les orgues de Dallam (Guimiliau, Guillemin 1986-90), Crozon (Sals, 1992) Ergué-Gabéric (Renaud 1980, Hurvy 1990), Ploujean (Formentelli, 1994), ainsi que les beaux instruments romantiques de Heyer (Saint-Thégonnec, Renaud, 1978 et 1998/ Caill, 2005, Locmaria-Quimper, Caill, 2006) ou de Claus (Landivisiau, Caill/Saby, 2010). D’autres attendent une restauration, tels Lannilis, Plouescat ou Douarnenez. On peut raisonnablement espérer que celles-ci pourront être menées à bien, vu l’activisme de la quinzaine d’association d’amis qui ne ménagent pas leurs efforts pour faire vivre ou revivre ces orgues remarquables. Et ce sans compter l’action sans relâche de l’unique facteur implanté dans le Finistère, Hervé Caill, dont la compétence et les réalisations constituent un moteur décisif pour la préservation et l’avenir de ce patrimoine exceptionnel, mis en valeur par l’organiste et musicologue Michel Cocheril depuis maintenant plus de trente ans.


Lexique

Boîte expressive
À partir du XIXe siècle, certains jeux (correspondant au clavier dit de Récit) sont enfermés dans une sorte de chambre en bois munie de volets mobiles que l’on peut ouvrir ou fermer depuis la console (grâce à une pédale d’expression) permettant ainsi d’obtenir des effets de crescendos ou decrescendos.

Jeu ou registre
ensemble de tuyaux émettant le même timbre, allant du plus grave au plus aigu, et correspondant à l’étendue d’un clavier (depuis le XIXe siècle 56 notes en règle générale, 30 ou 32 pour le pédalier). La hauteur des tuyaux est exprimée depuis toujours en pieds (32 cm) ; il existe, selon les orgues, des jeux de 1 à 32 pieds. Ainsi un jeu de 8 pieds (le plus courant) aura une hauteur de 2,5m pour la note la plus grave (retenue comme étalon), un jeu de 32 pieds (le plus grave, présent seulement dans les très grands instruments) une hauteur de 10 m.
On distingue trois grandes familles de jeux :  
. les jeux à bouche (sur le principe de la flûte), qui donnent leur assise à l’instrument -on les appelle jeux de fonds (Montre, Flûtes, Bourdons)
. les jeux à anche ou jeux d’anches qui donnent la couleur (Trompette, Clairon, Bombarde, Hautbois, Voix Humaine …).
. les mixtures, jeux harmoniques comprenant plusieurs tuyaux par note (on parle alors de rangs), et dont la fonction est d’apporter brillant et éclat. Sauf exception, on ne les emploie jamais seuls.

Buffet 
Meuble monumental en bois, généralement ouvragé et agrémenté de sculptures (bas-reliefs, atlantes …) qui contient l’ensemble du mécanisme et la tuyauterie de l’orgue. Les buffets sont de véritables œuvres d’art qui constituent un décor enchâssant la partie visible de la tuyauterie (on parle alors de tuyaux de Montre). On distingue en général le buffet de Grand-Orgue et, en avant de celui-ci, le buffet de Positif (sauf cas des petits instruments et de ceux du XIXe siècle qui n’ont souvent qu’un seul buffet).

Registration 
Art de l’organiste consistant à choisir les jeux et à les associer en fonction du morceau interprété.

Sommier
Sorte de châssis hermétique en bois, qui supporte les tuyaux et à l’intérieur duquel circule l’air amené depuis la soufflerie par l’intermédiaire de canaux appelés porte-vent. A chaque tuyau correspond une soupape, qui se lève lorsqu’on abaisse une touche au clavier, laissant pénétrer l’air, qui va faire vibrer le corps du tuyau et produire un son (selon le même principe qu’une flûte)
.

Tutti
Registration (utilisée depuis le XIXe siècle consistant à faire entendre la totalité des jeux d’un orgue, dans toute sa puissance.

Console
Véritable « poste de commande de l’organiste », elle comprend les claviers manuels (de 1 à 5 selon l’importance de l’orgue), et le pédalier. Chaque clavier correspond à un plan sonore distinct (Grand-Orgue, Positif, Récit, Écho ou Bombarde, Solo). De chaque côté des claviers sont disposés les tirants ou boutons de registre, qui permettent d’appeler les différents jeux au gré de l’exécutant. La console peut être :
. « en fenêtre » lorsqu’elle fait corps avec le buffet du grand orgue (l’organiste joue alors dos à la nef),
. indépendante -le plus souvent à partir du XIXe siècle (l’organiste joue alors face à la nef)
. mobile, dans le cas de très grands instruments modernes à traction électrique ou électronique
.

Traction
On parle de traction pour dénommer le mode de tirage des notes reliant les touches du clavier aux soupapes. Celle-ci peut être mécanique, grâce à un système complexe de tirants, équerres et balanciers en bois et métal, électrique ou électronique dans certains instruments modernes (l’ouverture de la soupape est alors commandée par un électro-aimant ou un composant électronique)
.

Tuyaux
En métal (étain majoritairement) ou en bois, les tuyaux peuvent être de forme, de longueur et de timbre différents (voir ci-dessus Jeux).

Pour aller plus loin

>> Orgues en Finistère : un site internet très complet qui recense tous les instruments connus du département et ouvre ses colonnes à la vie des associations, aux annonces de concert et à toutes les initiatives ayant trait à l’orgue. 

>> Carnet de voyage, Le Finistère des orgues. Textes de Gwenaël Riou, Photographies de Jean-Paul Le Gall. Association des amis de l’Orgue de Loctudy ; éditions YIL, 2016. Intéressant et accessible panorama historique de la facture d’orgue en Finistère, très belle et riche iconographie.

Vous avez aimé ? Partagez !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *