La famille Lurçat. Jean ou le renouveau de la tapisserie en France

J’ai découvert l’œuvre du premier fils dans la sphère familiale. Mon grand-père, commissaire-priseur, avait fait l’acquisition d’une tapisserie de Jean Lurçat. Elle était accrochée au-dessus d’un buffet anglais au bois sombre. Cette tapisserie (La Chenille et le taureau, tissée à Aubusson en 1948) est très présente dans mes souvenirs d’enfance. Elle exerçait sur moi des sentiments contradictoires, mêlés de fascination et de crainte.
Le second fils, André, c’est aux archives de l’OPHLM de la Ville de Saint-Denis que je l’ai connu. C’était au moment d’un job d’été ; mon travail consistait à trier les archives, les nettoyer, les ranger dans des dossiers neufs et bien nommés. J’y ai découvert les plans d’architecture qu’André Lurçat avait réalisés pour les cités Paul Langevin ou Colonel Fabien dans l’immédiat après-guerre. Cette découverte m’a permis d’appréhender l’architecture des HLM avec un regard neuf.

J’ai eu envie de consacrer une série d’articles à ces deux artistes, deux humanistes membres du Parti Communiste et résistants de la première heure dont la singularité des univers m’intéresse particulièrement.

Illustrateur, peintre, poète, céramiste, cartonnier… Jean Lurçat, un artiste complet

Jean Lurçat est né en 1892 dans une petite commune des Vosges. Ses parents – d’un milieu modeste – l’ouvrent certainement sur l’art : on sait qu’ils pratiquent la peinture et le dessin en amateur. Rien n’indique pour autant que Jean va consacrer sa vie aux arts : c’est d’abord vers des études de médecine qu’il choisit de s’orienter.

En 1910, pourtant, il intègre l’atelier de Victor Prouvé1, à Nancy. C’est comme peintre fresquiste que Jean Lurçat souhaite débuter sa carrière. Mais ce projet est interrompu par la guerre. En 1914, Jean s’engage pour la France. Dans les tranchées, malgré l’horreur, il parvient à faire ses premières explorations en tapisserie. Après la guerre, il poursuivra cette pratique, « à dose homéopathique » (selon ses propres mots), à raison d’une ou deux tapisseries par an.
Dans les années 1920, il se fait connaître en France et aux États-Unis par sa peinture, alors en marge de ce qui se fait à l’époque. Il conçoit des œuvres imaginées pour être transposées en tapisserie, une discipline qui peine encore à sortir de son côté traditionnel ; à Aubusson alors, l’essentiel de l’activité consiste à copier des œuvres de peintres du XVIIIe siècle comme François Boucher ou Jean-Baptiste Oudry.
Nénanmoins, la tapisserie commence à intéresser les galeristes, dont Marie Cuttoli, passionnée par le textile, qui s’intéresse de près à la mode et à la décoration, à la broderie et aux techniques traditionnelles de tissage. En 1927, elle commande une série de cartons2 aux plus grands artistes du moment : Georges Braque, Joan Miro, Fernand Léger, Pablo Picasso, Henri Matisse, Le Corbusier et… Jean Lurçat. Ces œuvres seront destinées à être transposées en tapisserie. Cette approche visionnaire va contribuer à la renaissance de la discipline.

Dans les années 1930, le grand intérêt de Jean Lurçat pour la notion de « muralité » se confirme, notamment avec la découverte de la tapisserie de L’Apolalypse du château d’Angers. Il est impressionné par sa facilité de lecture, sa gamme chromatique restreinte et la sobriété apportée par la technique ancienne.
Cette visite le convainc que la tapisserie revivra grâce aux techniques médiévales.

En 1939, l’État l’envoie à Aubusson, avec les peintres Pierre Dubreuil et Marcel Gromaire. Leur mission : donner une nouvelle impulsion créatrice à la tapisserie française, en composant quatre grands éléments de 18m2 (chacun) sur le thème des quatre saisons. Ils ont l’obligation de s’installer sur place ; ils bousculent les habitudes. Petit à petit, les ateliers commencent à s’intéresser à la création contemporaine.

En juin 1940, la défaite va ralentir l’élan de modernisme qui débutait à Aubusson. Lorsque le maréchal Pétain, en visite, déclare  » Nous recopierons les chefs-d’œuvre anciens« , Lurçat s’insurge contre une pratique qu’il qualifie de « lâche ». Dans ce climat incertain, sa prise de position le met en danger.
En 1942, averti par le préfet de son arrestation imminente, il quitte Aubusson et se réfugie dans le Lot où il rejoindra le Maquis. Malgré son exil, il parvient à concevoir à Aubusson, le carton de Liberté – une retranscription du poème éponyme d’Éluard – qui sera tissé l’année suivante aux ateliers Goubely dans la clandestinité.

  1. Victor Prouvé (1858-1943), est un peintre de l’École de Nancy, il a été lui même élève d’Alexandre Cabanel, il a beaucoup travaillé avec Émile Gallé notamment sur des décors de verrerie et de mobilier, et avec Louis Majorelle. Il est aussi le père du grand architecte et designer Jean Prouvé.

Le Chant du monde, une œuvre majeure

Débutée en 1957 à Aubusson, Le Chant du monde est une œuvre immense, un manifeste, celui d’un homme qui a connu l’horreur des deux guerres. Elle se compose de dix tentures de 4,4 mètres de haut, formant un ensemble de 80 mètres de long. Elle résonne comme un écho contemporain à la tapisserie de L’Apocalypse d’Angers. On y retrouve les éléments picturaux illustrant le chaos, la violence et la guerre, dans une version évocatrice des grands conflits qui marquent le XXe siècle : la mort dans les tranchées de Verdun (Le Grand Charnier), l’extermination par la bombe atomique (L’Homme d’Hiroshima), la fin du monde, le néant.

Extrait de la tapisserie de L’Apocalypse – Château d’Angers.

La seconde partie de l’œuvre laisse place à l’espoir, la renaissance du vivant (L’Homme en gloire dans la paix, L’Eau et le feu, Champagne) et la capacité humaine à créer, se réinventer, se projeter (Conquête de l’espace). Ici, une fleur s’épanouit dans un monde complètement anéanti, là, une multitude de papillons se déplace en un mouvement de danse qui évoque la joie et l’espoir.

L’ensemble se compose de tapisseries de dimensions différentes, tissées entre 1957 et 1966. Le fond noir en aplat – un choix cher à Lurçat qu’on retrouve dans bon nombre de ses œuvres – fait ressortir un dessin riche, complexe, mettant en scène une multitude d’éléments figuratifs (étoiles, animaux, feuillages) qui dialoguent avec d’autres formes plus abstraites, dans des compositions foisonnantes et contrastées, mêlant des fonds d’une extrême sobriété à des éléments narratifs complexes. Le travail de la couleur offre au regard un jeu de dégradés subtils. On saisit alors toute la délicatesse apportée par la technique et le savoir-faire des ateliers d’Aubusson.

Extrait de la tapisserie de L’Apocalypse – Château d’Angers.

Jean Lurçat a laissé derrière lui une œuvre prolifique exceptionnelle, dans un style en marge de ce que l’on a l’habitude de voir. Une œuvre de Lurçat ne ressemble qu’à une oeuvre de Lurçat.
Je vous invite à aller découvrir son travail au Musée Jean-Lurçat et de la tapisserie contemporaine.
Vous pouvez également vous rendre à la Maison-atelier Lurçat qui se trouve dans le 14e arrondissement de Paris, un édifice exceptionnel dessiné par son frère André… auquel je consacrerai prochainement un nouvel article !


Lexique de la tapisserie

2. Le carton
C’est l’œuvre peinte imaginée par l’artiste qui va être transmise à l’artisan lissier pour qu’il la transpose en tapisserie. Le carton est parfois numéroté par zone et par couleurs, pour faciliter sa lecture.

Le cartonnier-coloriste
Dans un dialogue permanent avec le concepteur de l’œuvre, le cartonnier-coloriste va travailler le fil et notamment ses teintes pour qu’elles se rapprochent au mieux de l’œuvre peinte. Cette étape de la teinture correspond à un savoir-faire d’orfèvre, jouant sur la quantité, les mélanges de pigment autant que sur le temps de cuisson des fibres.

Le lissier
C’est l’artisan qui va réaliser la tapisserie. À Aubusson, il utilise un métier à tisser manuel, (dit « de basse lisse ») qui présente l’immense avantage de pouvoir accueillir un nombre de couleurs infini (à l’inverse du métier à tisser mécanique).

Manufacture d’Aubusson
Les ateliers d’Aubusson existent depuis près 600 ans. Ils se situent dans la Creuse (entre Limoges et Clermont-Ferrand). Leur savoir-faire est inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco (patrimoine immatériel) depuis 2009. Il est vraisemblable qu’il ait été transmis depuis les Flandres au XVe siècle, à la suite d’unions avec de riches familles du nord de l’Europe où cet art existait depuis le XIIIe siècle.

La fibre
La laine et la soie sont les principales fibres utilisées en tapisserie, mais il arrive que l’on fasse usage d’autres types de matières : fibre de bambou, de coton , de lin.

Note complémentaire :
cela ne vous aura sans doute pas échappé ; cet article n’est pas illustré de visuels des œuvres de Jean Lurçat. Les autorisations d’usage de ces visuels sont d’une complexité extraordinaire, soumises à un financement important. C’est avec une certaine frustration que j’ai finalement décidé de publier cet article, en créant pour son image de couverture une illustration de mes souvenirs d’enfant. Puissent les ayants-droits lever cette contrainte pour le moins étonnante, pour que l’œuvre de leur père, grand-père soit partagée au plus grand nombre. C’était l’objectif de cet article.

Vous avez aimé ? Partagez !