Comment faire vivre les collections d’un musée fermé ?

Il y a quelques temps, j’ai échangé en direct en Linkedin Live avec Anne-Sophie Marchal, co-directrice de La Lucarne, une agence suisse de médiation culturelle particulièrement dynamique. Anne-Sophie est aussi responsable de la médiation culturelle et de l’accueil des publics au Château de Chillon. Elle m’a interrogée sur la fermeture des musées et les choses à mettre en œuvre pour trouver des alternatives et fidéliser les visiteurs, en attendant la fin des travaux.
La question est particulièrement légitime dans le Finistère où les Musées des Beaux-Arts de Brest, Quimper et Morlaix sont fermés pour un certain temps.

En observant les démarches mises en place sur mon territoire, il me semble que de cette contrainte nait un foisonnement d’idées que je me propose de partager avec vous.

1. Mettre en place une série de conférences régulières

Si le format peut sembler classique, il est pourtant particulièrement efficace pour décortiquer une œuvre. Pour rester accessible et donner envie aux curieux de venir, un format d’une heure convient bien : il est suffisamment long pour apporter un propos scientifique solide, suffisamment court pour ne pas rebuter le public. La régularité de ce type d’événement est évidemment primordiale pour que l’initiative soit bénéfique au musée comme au public : idéalement une fois par mois, mieux, une fois par semaine si vous en avez les moyens.
Je trouverai très pertinent d’adapter ce format de médiation à d’autres typologies de publics, notamment aux enfants qui sont particulièrement réceptifs. La conférence « jeune public » est intéressante parce qu’elle déplace les familles, l’expérience devient collective, elle crée des souvenirs ; l’institution marque les esprits (et des points !).

Ci-dessus, une conférence à Morlaix.
Ci-dessous, les visuels de communication partagés sur les réseaux sociaux

2. Travailler avec d’autres services

« L’histoire de l’art, c’est d’abord de l’histoire », scandait l’un de mes profs de fac.
À Brest, à l’annonce de la fermeture du Musée des Beaux-Arts, les services « Patrimoine » et « Beaux-arts » ont décidé de travailler ensemble pour proposer au public une exposition pluri-disciplinaire hors-les-murs. Le projet : raconter l’histoire de Brest en décryptant une sélection d’œuvres d’art des collections du musée.
Sur des supports de grande taille, on retrouve trois panneaux par tableau : le premier donne des clés et informations générales sur l’œuvre et la présente en grand format. Le second décortique l’œuvre sur un plan plastique (composition, auteur, palette de couleurs, techniques, etc.), le troisième s’attache à raconter un volet de l’histoire de la ville en s’appuyant sur ce que raconte le tableau.

© Photo Service des Musées . Ville de Brest

L’exposition est visible sur le parvis des Capucins du 6 juin au 25 août 2026. J’ai travaillé sur cette exposition, mais les élections municipales sont passées par là et la nouvelle majorité a souhaité reprendre le projet selon sa propre vision. Si vous souhaitez voir le travail que j’ai réalisé avec les équipes du service Musées, rendez-vous ici.

3. Concevoir un parcours d’œuvres sur l’espace public

Dans le parc de l’Espace Lucien Prigent – Landivisiau 2025

Imaginer une balade contée autour d’œuvres exposées sur l’espace public, avec de la poésie, du théâtre, de la danse, ou tout simplement un récit raconté par l’artiste lui-même, c’est ce que réalise le Service culturel de la Ville de Landivisiau (29). Chaque année, autour du Salon de sculpture, se forme un cortège de curieux venus découvrir de nouvelles sculptures présentées dans l’espace urbain. La régularité est intéressante, puisque chaque année, on revient pour le plaisir de nouvelles découvertes ; on conserve alors le lien avec le musée ou l’institution culturelle.

4. Investir l’espace public avec des moyens simples

© Copie d’écran de la page Facebook du Musée de Morlaix

Investir l’espace urbain avec des œuvres reproduites peut constituer également une belle opportunité de faire découvrir les collections. À l’intérieur d’un abribus, on attend alors son autobus en contemplant de l’art. Le procédé est simple, mais peut s’avérer efficace : ce n’est d’ailleurs pas pour rien que ces mobiliers urbains intéressent autant les publicitaires.
Ci-dessus, exposition des photographies d’Alain Le Nouail, par le Musée de Morlaix, en 2018.

On peut également concevoir des mobiliers légers, mobiles, qui montrent la reproduction d’une toile issue des collections. À Morlaix, une exposition a été mise en place dans les différentes cours de la Manufacture de tabacs : le mobilier est en acier Corten, le support imprimé sur dibond. On peut les déplacer facilement, si on souhaite investir un nouvel espace dans la ville, on peut aussi renouveler les reproductions pour créer de la nouveauté et inciter le public à revenir.

5. Mettre en œuvre des expositions dans d’autres lieux de la ville

À Morlaix, l’équipe du musée a investi plusieurs lieux mis à disposition par la Ville. Le Pavillon de la culture a ainsi accueilli une exposition qui valorise une série de céramiques réalisées par Jim E. Sévellec présentes sur le pourtour de cet ancien « Syndicat d’initiative ». L’expo évoque l’activité de céramiste de l’artiste et présente sa carrière, avec quelques portraits bien choisis et des reproductions d’œuvres.

En ce moment-même, la Maison à Pondalez, une exceptionnelle bâtisse du XVIe siècle, accueille une exposition de François Dilasser, montée par le Musée de Morlaix, avec une partie de ses collections, sous la direction de Jean-Marc Huitorel et Catherine Elkar (jusqu’au 31 octobre 2026).

Les œuvres de Dilasser sur les murs de la Maison à Pondalez.

Et ce n’est pas tout !
Depuis un an, passé en compétence communautaire, le Musée a également ouvert les portes d’un tout nouvel espace muséal dans une aile de la Manufacture des tabacs entièrement restaurée et repensée pour un usage d’exposition, un très bel ensemble de 250 m2. L’agglo a fait face à une fermeture plus longue que prévue en créant cet Espace des Arts qui permet au public de découvrir une grande exposition par an, en attendant la réouverture du site historique.

L’exposition Trésors est la première grande exposition de l’Espace des Arts

6. Conserver le lien émotionnel avec le public en créant des temps forts autour du vivant

Une œuvre inspirée d’une œuvre de la collection

Le format de la « performance » semble très pertinent pour conserver le lien émotionnel avec le public. L’œuvre devient un spectacle vivant, elle incite le public à regarder l’art d’une autre manière, à considérer les techniques ou modes d’expression dans leur plus grande diversité, à établir des comparaisons.
Voici un exemple que je trouve très parlant : la performance raconte la série de tableaux des « Canotiers » de Gustave Caillebotte.

© Festival Automne Impressionniste Cie Circo Criollo
Gustave Caillebotte – Un canotier tire sur son périssoire – 1878 – © Musée des BA de Virginie

Commander des œuvres vivantes, où le public fait partie de l’œuvre

L’exemple de l’installation grandiose de Léandro Erlich (au Grand Palais du 2 juin au 6 septembre 2026) est éloquant : au sol une façade d’immeuble parisien est représentée ; l’image est complétée de quelques éléments en relief (balcon, linteaux), le public s’y met en scène. Un miroir monumental, installé à la verticale, reflète ces scènes vivantes et amène le spectateur à reconsidérer sa perception de l’espace, en dépit du bon sens. L’œuvre est presque éternelle, du moins le temps de son exposition, puisque les cortèges de visiteurs se succèdent tout au long de la journée. L’œuvre a un tel potentiel attractif que tous la photographient, la filment et la partagent sur les réseaux sociaux, sans discontinuer. L’image du Grand Palais en bénéficie, et c’est bien. Ce dispositif, dans le principe, pourrait être imaginé dans un contexte de musée fermé, comme une commande à un artiste.

Commander des œuvres d’art urbain où le public participe à la réalisation, voire à la réflexion autour de leur conception

© Aleteïa

Voici une œuvre imaginée collectivement avec les enfants de la Maison de quartier du centre-ville de Corbeil-Essonne, guidés par l’artiste Aléteïa qui travaille beaucoup en banlieue parisienne ; la démarche participative est particulièrement intéressante : elle montre aux plus jeunes que l’art est accessible, elle le désacralise, elle contribue à le rendre accessible à tous. L’œuvre permet aussi d’ouvrir ce jeune public à la notion de concept, à une certaine forme d’abstraction, de les amener à réfléchir au sens de l’art. Une fois l’œuvre en place, ces jeunes habitants ont la fierté d’avoir participé à sa réalisation. Ce type d’intervention a toute sa place dans le cadre d’un musée fermé.

Concevoir un livre pour enfant

Concevoir un livre pour enfant qui raconte une ou plusieurs œuvres est une manière de faire entrer l’art dans l’espace intime de la maison à la rencontre des plus jeunes.
Les équipes du Musée de Morlaix ont créé un ouvrage qui raconte l’une des plus belles œuvres de sa collection Pluie à Belle-Ile (1886) de Claude Monet.
Ce type d’ouvrages se retrouve aussi dans les boutiques des musées parisiens, comme Le Carnet d’Hilma, qui raconte l’histoire d’Hilma af Klint, artiste suédoise qui fait l’objet d’une exposition au Grand Palais du 6 mai au 30 août 2026.

7. Ouvrir les réserves au public

Si les réserves restent accessibles pendant les travaux, voilà une belle idée pour mener le public vers les collections. L’exposition hors du cadre habituel donne au public le sentiment d’une visite privilégiée et immersive. Le médiateur peut s’attarder, au gré de ses envies, sur une œuvre en particulier, l’expliquer, la décortiquer, la raconter.

Ci-dessus une œuvre de Ricardo Cavallo exposée dans les réserves du musée de Morlaix, le temps d’une visite
Le Dépôt Bojmans Van Beuningen à Rotterdam s’étend sur une surface de 15 000 m2 et offre une visite aussi exceptionnelle qu’inhabituelle.
L’ exposition « Science Fiction » au Vitra Design Museum (Weil am Rhein) reprend les codes visuels des réserves pour présenter des pièces de design.

Raconter l’art en vidéo

C’est ce qu’a également mis en œuvre le Musée des Jacobins de Morlaix, avec une série de petits films d’environ 4 minutes, qui présentent les œuvres les plus importantes de la collection. Ils sont d’excellente qualité sur le fond comme sur la forme et sont présentés juste avant la projection des films au Cinéma La Salamandre et sur les réseaux sociaux.

© Musée des Jacobins – Morlaix

S’emparer des réseaux sociaux

Le média de vidéo courte fonctionne remarquablement sur Instagram et TikTok auprès des jeunes, un public à conquérir. Aller à l’essentiel pour raconter et expliquer un artiste, une œuvre, voilà un exercice particulièrement intéressant à mener. Cette synthèse est une bonne porte d’entrée pour donner envie de découvrir, d’en savoir plus, pour faire connaître un musée, des collections, des artistes. Quelques exemples de comptes à consulter :

© France Culture
© Le Monde
© Fondation Vuiton
© Musée de l’Orangerie

Créer des jeux

Un taquin, un mémo géant pourraient investir l’espace public. On pourrait alors inciter le public à reconstituer une œuvre, ou à jouer sur ses capacités à la mémoriser, à observer ses formes et ses couleurs, sa composition et ses détails. Les jeux géants peuvent aussi constituer de bons outils pour accompagner le discours d’un médiateur.

© Atelier Bitoño

Tous ces cas de figures et idées peuvent être développés au sein d’une structure muséale, même si elle est grande ouverte. Le lien créé avec le public le fidélisera dans le cas d’une fermeture de musée. Alors, autant ne pas attendre qu’il soit fermé !
N’hésitez pas à me solliciter pour un projet hors-les-murs. Je serais ravie de travailler sur de tels enjeux.

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